Goma 1993

Goma 1993
Goma 1993

Le conflit armé qui a repris dans le nord Kivu en octobre 2008 se cristallise autour de la ville de Goma, la capitale provinciale ; en fait, depuis 1987, la province du Kivu a été scindée en 3 entités : le Nord Kivu, le Sud Kivu, et le Maniema. Mais depuis la fin du parti unique au Zaïre (actuelle RDC) en 1990 et les travaux de la conférence nationale souveraine (1991-1993), Goma est devenue le centre des luttes que se livrent les hommes politiques, les communautés et les groupes armés (milices d’autodéfense et rébellions tutsi). Pour comprendre les enjeux de la nouvelle flambée de violence qui déchire la région, il est primordial de revenir en arrière, en 1993, année charnière où a commencé le drame rwandais.

Situation générale à la veille de mars 1993

Goma, l’arène des luttes sans merci

La ville de Goma est considérée ici comme le siège du gouvernement provincial acquis depuis 1987 et le centre de polarisation de l’espace au nord du lac Kivu. Réputée longtemps ville-miroir à cause de sa prospérité et de son aspect touristique, Goma est aujourd’hui une ville fantôme.

 

L'aéroport de Goma

L’aéroport de Goma

Luttes politiques

La principale retombée du retour au multipartisme (1990-1991) fut l’abandon d’une politique, vieille de 25 ans (1966-1991), qui consistait à faire diriger la province par les non-originaires et, subsidiairement, la remise de sa gestion entre les mains des originaires (géopolitique).

Ce changement de cap n’alla pas sans difficultés à Goma. A la base, se trouvaient Mobutu qui ne voulait pas céder d’un iota dans son emprise sur les communautés locales et les dignitaires d’autres provinces qui avaient du mal à mettre fin à leur affairisme habituel.

Mobutu dut confier la province à ses hommes sûrs ; Enoch Nyamwisi Muvingi (popularisé sous le nom de «l’enfant terrible de la perestroika au Zaïre» ou «Monsieur débat») semblait émerger du lot. Celui-ci en profita pour renforcer la base de son parti, la DCF/Nyamwisi (mouvance présidentielle), en désignant en 1991 un proche, Jean-Pierre Kalumbo Mbogho, comme gouverneur et les membres de son parti à la tête de la plupart des zones et des divisions régionales (services provinciaux).

Le jeu de Mobutu favorisait apparemment Nyamwisi dans le nouveau contexte politique national à Kinshasa et provincial à Goma. Il devenait d’un coup le maître de jeu dans les affaires politiques locales, du moins dans une certaine mesure. L’ordre MPR-DCF/Nyamwisi prévalut, pour un temps, à Goma. Ce qui fit de lui la bête noire de ses rivaux du Nord-Kivu et autres dignitaires mobutistes. Son assassinat en janvier 1993 dans son fief de Butembo et justement à quelques semaines des massacres de Ntoto (Walikale) mettait hors-jeu un des acteurs clés de la politique provinciale.

Quant aux dirigeants de la province qui cédaient leurs postes, ils manœuvraient, à travers les réseaux qu’ils avaient réussi à mettre en place, pour pouvoir continuer à tirer profit du chaos qui commençait à se mettre en place et à se faire servir; le pillage de Goma et de Butembo en 1991 (les deux grandes villes de la province) par les militaires de Mobutu, les extorsions des populations locales (en premier lieu celles de Masisi et de Bwito qui étaient quasi institutionnalisées), le trafic illégal des produits miniers (or, diamant, colombo-tantalite) et agricoles (café), le braconnage et la vente des pointes d’ivoire, la dégradation de l’emprise du MPR et l’effritement progressif du pouvoir des autorités coutumières qui lui avaient servi longtemps de relais local, sont des éléments qui facilitaient ces manoeuvres.

Tout concourait à montrer que les mobutistes et anti-mobutistes, originaires et non-originaires, pro et anti- Nyamwisi se bousculaient et transformaient ainsi la lutte politique pour la démocratie à Goma en une cacophonie indescriptible.

Tout au long des travaux de la CNS (juillet 1991-décembre 1992), le leadership politique, coutumier et religieux ainsi que celui du monde associatif ont focalisé toute l’attention sur Kinshasa.

La question de nationalité fut manipulée à grande échelle au moment où chaque groupe ethnique mettait tout en branle pour avoir, à défaut d’en obtenir le monopole, le contrôle d’un grand espace politique, économique et social.

Dans ce nouveau contexte, le «facteur Hutu majoritaire» revint à la surface et, ce qu’on ne dit pas souvent, émergea comme un enjeu politique majeur qui scella la coalition d’autres groupes ethniques (Hunde, Nyanga, Tembo, Tutsi et Nande).

La raison profonde d’une telle coalition est l’organisation politique croissante des Hutu qui constituait une sérieuse menace pour leur pouvoir dans le cadre des élections démocratiques envisagées par la CNS. Cet éveil politique, symbolisé ou animé par la MAGRIVI, inquiétait surtout les minorités hunde, nyanga, tembo et tutsi dont le conseiller de la République (député), Eugène Muhima Amri, réclamait un front commun anti-Hutu en mai 1993.

L’appel pour la constitution de ce front trouvait une justification supplémentaire dans une phrase qui est interprétée différemment selon les deux camps: «Le Hutu est un et indivisible». Celle-ci serait un slogan qui est à la base de ce que Muhima appelait «le panhutisme» et qu’il présentait comme la source de la déstabilisation de l’ordre politique régional.

Dans cette lutte politique, les Nande et les Hunde ont tout fait pour s’imposer en nombre à la CNS et peser autant dans les débats en commissions que dans les opérations de vote.

En plus, toute l’élite intellectuelle et les grandes figures de l’administration coutumière hunde s’étaient repliées sur Kinshasa en laissant derrière eux des hommes sans poigne; on assista, pendant les deux années de leur absence, à l’installation d’un vacuum politique local que les mutualités ethniques et les ONGD locales ont rempli quasi spontanément. Cependant, ce sont les organisations bénéficiant de l’appui politique à Kinshasa et à Goma et du financement extérieur (ONGD et associations chapeautées par les Eglises notamment) qui avaient plus de moyens d’action et exerçaient certainement plus d’influence sur le terrain que celles qui n’en étaient pas dotées.

Localement et nationalement, les dualités Hutu-Tutsi, «Banyarwanda» et non- «Banyarwanda», Nande-Hutu Banyabwisha, Nande­Hunde, Hunde-Hutu se sont amplifiées. Les Nande utilisaient leur forte position dans les institutions de la transition à Kinshasa et dans la province pour fragiliser leurs premiers rivaux, notamment les Hutu Banyabwisha. Selon Patient Kanyamachumbi et Félicien Nzitatira, ils tiraient subtilement les ficelles des événements qui se déroulaient en dehors de leurs territoires en utilisant la position dominante de la DCF/Nyamwisi qui défendait les intérêts des Nande et en mettant en balance le poids financier et politique de Butembo.

Luttes économiques

La province du Nord-Kivu fut créée en 1987 dans un contexte particulier: le choix du Kivu par les dirigeants du Parti-Etat (le MPR) comme la province test pour une nouvelle politique de la décentralisation. Cette décision fut mal accueillie dans certains milieux de Bukavu qui ne voulaient pas perdre une des régions les plus riches et principales génératrices de revenus.

Faute d’avoir fait obstruction à ce recouvrement de l’autonomie du Nord-Kivu, beaucoup de gens du Sud-Kivu qui étaient dans les services provinciaux en 1987, notamment les divisions régionales des titres fonciers, du développement rural, de la justice et l’OFIDA, se sont repliés sur Goma qui passait pour une ville plus juteuse que Bukavu.

Leur présence à la tête de certains services provinciaux du Nord-Kivu à Goma devint, au fil des années, une source de conflit entre ces derniers et les originaires, surtout depuis l’émergence du phénomène de la «géopolitique» en 1991 et l’arrivée des sud­-kivutiens au premier plan dans le monde associatif (Joseph Mudumbi de GRACE et LDGL, Basheka Ntashushwa Denis de GRACE, Madame Cirume Munande de OXFAM, Marie-Immaculée Birhaheka du PAIF…).

En plus, cette nouvelle province fut secouée par une série de convulsions socio­politiques: les effets des activités du FPR au Kivu depuis 1987/1988, les incidents qui ont émaillé le recensement de la population en 1991, les violences politiques qui ont caractérisé les deux années des travaux de la Conférence nationale souveraine (1991-1992), et la traque des membres de la MAGRIVI par l’autorité coutumière hunde.

Les retombées économiques de ces secousses politiques furent désastreuses. Goma, dont les atouts économiques étaient liés en grande partie à la prospérité de Masisi et de Bwito et au trafic en direction de Kinshasa, d’autres grandes villes du pays et du Rwanda voisin, semblait perdre sa position centrale au profit de Butembo (Lubero) qui, en plus de son dynamisme interne (coopération et coordination entre les Nande), tirait un grand avantage de la relative stabilité locale, de son ouverture sur Kampala et Kisangani et de la bonne position prise par les originaires des territoires de Lubero et de Beni dans le nouveau paysage politique national et dans un contexte où leurs principaux concurrents, les Tutsi, faisaient face à une opposition virulente à Goma et à Kinshasa.

Cette tendance du déséquilibre Goma-Butembo s’est fortement accentuée avec le déclenchement et l’expansion de la guerre dite de Masisi en mars- avril 1993. Goma était petit à petit coupée de son hinterland utile et devenue le théâtre de toutes formes de spéculation et de violences.

Le Nord-Kivu dans la géopolitique nationale et régionale

Le Nord-Kivu fut pris tôt dans le piège de la géopolitique nationale et régionale. Il en subissait les coups et contre-coups tout comme il y influait à ce double niveau par sa dynamique interne de conflictualités et de stratégies prospectives dans les différents camps antagonistes.

L’effet CNS et les enjeux de la transition

En 1990, la RDC (alors Zaïre) était à la croisée des chemins. Le vent du changement qui soufflait du dehors comme du dedans exigeait des réformes en profondeur, à défaut d’une véritable révolution. La voie choisie pour opérer ces réformes était la CNS et non le passage immédiat aux élections ni le recours à la lutte armée comme on l’a vu dans beaucoup d’autres pays africains, notamment le Rwanda (lutte armée) et le Burundi (élections).

Mobutu qui, depuis quelques années, s’était replié dans son village natal de Gbadolite, venait de se voir dépouillé de son pouvoir par la CNS ; le pouvoir se retrouvait dans la rue ou entre les mains de groupes d’intérêts qui gravitaient autour de lui pendant toutes les années de vaches grasses.

Ceci est vrai dans la mesure où la rivalité de deux gouvernements en présence, celui de Tshisekedigouvernement sous les arbres» comme Nguz aimait l’appeler) élu par la CNS dans des conditions qui ne faisaient pas l’unanimité dans la classe politique et la population congolaises, et celui de Birindwa coopté par Mobutu («gouvernements parallèles») renforçait le chaos et alimentait les inquiétudes en sens divers, d’autant plus que Mobutu était affaibli par la maladie.

Les groupes majoritaires du Nord-Kivu (Nande et Hutu), confiants en l’éventualité d’une victoire électorale, faisaient des élections un enjeu de premier plan. Cependant, les Nande avaient une arme supplémentaire à opposer à leurs rivaux hutu aux élections: le cachet de «personnes à nationalité douteuse» comme cela ressort bien des propos de Léonard Kambere du PLD auquel nous avons fait allusion ci-dessus. C’est pourquoi les Nande cherchaient à tout prix à contrôler la commission provinciale des élections en excluant les Hutu.

Tous les autres, surtout les Hunde et Tutsi, étaient moins enthousiastes, pour ne pas dire opposés aux élections car ils craignaient de les perdre et, au-delà de la défaite électorale, de perdre les fortes positions et énormes privilèges obtenus pendant les 30 années de la dictature à la fois « mobutienne » et coutumière.

Le fait que ce soient les Nyanga et Hunde qui ont déclenché la gâchette au poste d’état de Ntoto (Walikale) et au chef-lieu de la zone de Masisi à Masisi ne devrait étonner personne. Tout(e) autre argument ou argutie avancé(e) pour justifier cet acte n’est, à notre humble avis, qu’un prétexte.

L’effet FPR et les enjeux régionaux

Il faut d’abord rappeler qu’en 1990, le FPR envahissait le Rwanda à partir de l’Ouganda quand le Zaïre qui lui servait d’arrière-base s’embarquait dans le multipartisme. Un gouvernement provincial légitime et responsable n’arrangeait pas ses opérations militaires. Un chaos bien contrôlé par les partisans du FPR s’y prêtait mieux. Et c’est ce qui fut effectivement le cas. A la même période, les Tutsi créaient un parti politique qu’ils dénommèrent CEREA, Centre de regroupement et d’échange africains. Il était différent du CEREA de 1958 (Centre de regroupement africain) en ce qu’il était quasi mono-ethnique et visait, parmi ses objectifs, la création des Etats-Unis de l’Afrique centrale; les élections n’étaient pas à l’ordre du jour dans l’immédiat. Enfin, faut-il le souligner et insister là-dessus, empêcher qu’au Kivu et ailleurs dans la région ne se reproduise le modèle révolutionnaire rwandais de 1959-1962 a été, depuis 1959, au centre de toutes les stratégies politiques dans certains milieux tutsi de l’UNAR dont le FPR prit en quelque sorte le relais. Pour ce groupe, la prise du pouvoir et son maintien par les armes était le seul moyen prôné. En plus, le CEREA était le seul parti, parmi la centaine de partis politiques qui ont vu le jour dans le pays au lendemain du 24 avril 1990, à inscrire son programme dans une dynamique régionale et à un moment où le président ougandais, Yoweri Kaguta Museveni (alias Nyandwi Ntibahaburwa), ne cachait pas ses ambitions hégémoniques au Kivu. C’est l’une des raisons pour laquelle il fut refusé à la CNS comme parti des étrangers. Ses activités furent récupérées alors par une mutuelle, UMUBANO, qui fut intégrée illégalement dans la plate-forme de l’Union sacrée de l’opposition radicale (USOR) à Goma avec la complicité de l’autorité provinciale en 1991. La connexion CEREA-UMUBANO-FPR est une donnée dont l’impact sur les événements est jusqu’ici occulté alors qu’il reste le plus fondamental dans les enjeux politiques au Kivu depuis 1990.

Dès 1990, les membres du parti politique CEREA et de la mutualité UMUBANO étaient donc engagés sur deux fronts: la compétition politique à Goma et à Kinshasa pour avoir voix au chapitre dans l’ordre national en construction et le soutien à la guerre du FPR à partir de ses bases du Zaïre, notamment les fermes/ranchs du Nord-Kivu. La question de la nationalité et le problème des contingences ont favorisé le rapprochement entre le groupe Nyarubwa (président ad interim de la MAGRIVI, membre de la DCF/Nyamwisi et conseiller du Gouverneur Kalumbo) et le leadership tutsi de Goma (Mgr Faustin Ngabu, Kasuku, Safi, Kagorora, Gasana, Bugera, Mwanga Chuchu…). Il faudrait le considérer comme le résultat d’une nouvelle stratégie adoptée par les Tutsi bien conscients de l’incapacité de leurs vieux alliés de la mutuelle UMOJA à faire passer à l’époque un quelconque message au sein de la communauté hutu. Ce rapprochement n’apporta pas la détente entre les deux communautés hutu et tutsi alors qu’il était perçu par leurs rivaux comme un complot anti-congolais. Dans l’ensemble, la guerre du FPR restait une épine dans la réconciliation Hutu-Tutsi et une source de frictions permanentes avec toutes les autres communautés. En plus, elle plaçait ses partisans et ses sympathisants dans une position qui n’inspirait pas confiance; ceux-ci se présentaient officiellement comme les protagonistes du combat politique dans le cadre national et légal quand tout le monde savait qu’ils étaient engagés activement dans une guerre régionale et considéraient la victoire du FPR au Rwanda comme la seule clé pour les nouveaux enjeux politiques au Kivu. Il convient de noter aussi que les Tutsi avaient pratiquement le monopole du trafic sur le lac Kivu: Bateau Mulamba (de Barthélémy Bisengimana Rwema) et Bateau Alleluia (de Kamanzi), sans parler du trafic routier dans l’hinterland qui était dominé par les agents du cartel ACOGENOKI-UCOOPANOKI-BDDOS et autres transporteurs privés ou individuels. La circulation des hommes, des idées et des biens (les landcruisers et motos de la coopération canadienne faisaient la bonne affaire dans ce cadre) ne pouvait pas passer inaperçue de ces acteurs ; le trafic d’armes et le transport des recrues du FPR au Rwanda faisaient partie des opérations. Plusieurs armes à destination du Rwanda ont été saisies à maintes reprises à Goma et Bukavu, puis remises aux intéressés sur injonction de certaines autorités zaïroises.

De Ntoto (mars 1993) à Lemera (octobre 1996) : une guerre aux multiples rebondissements.

La guerre de 1993 éclata à Ntoto (Walikale) quand l’administration du Nord-Kivu était entre les mains de la DCF/Nyamwisi, toute l’armée et la sécurité sous le contrôle des hommes de Mobutu. Consécutivement à cette guerre et suite à la visite du Président Mobutu à Goma au début de juillet 1993, l’ordre de la DCF/Nyamwisi fut démantelé au profit de l’ordre CEREA- UMUBANO dont beaucoup d’éléments étaient soit membres actifs soit alliés/sympathisants du FPR. L’avènement de ce nouvel ordre provincial coïncidait avec le début d’une forte militarisation de la province et d’une forte implication des ONGD et des Eglises (société civile) dans les événements locaux à travers une campagne provinciale de pacification, et ce, dans l’ombre des mutualités ethniques. L’arrivée des réfugiés hutu rwandais en juillet-août 1994 changea la face de la guerre et précipita le Nord-Kivu en particulier et le Kivu en général au coeur des enjeux nationaux, géopolitiques et géostratégiques régionaux post-guerre froide. Les enjeux locaux de la guerre étaient du coup mis en veilleuse ou, mieux, obscurcis, par les enjeux régionaux. La guerre du NRA/APR/AFDL (1996) est venue les mettre à l’avant-plan. L’occupation subséquente du Kivu par les armées Tutsi du Rwanda et de l’Ouganda aura été retardée, pour les uns, accélérée , pour les autres, par cette crise des réfugiés Hutu. Au lieu de bénéficier aux Tutsi «Banyamulenge» au nom desquels elle était déclenchée, cette guerre profite plus aux anciens réfugiés Tutsi dits de 1959 et/ou à leurs fils qui ont un pied au Rwanda et un autre au Kivu.

La guerre de mars 1993 à juillet 1994 : une guerre aux logiques multiples

En avril 1996, nous écrivions que trois logiques majeures s’affrontaient dans la guerre de 1993: la logique du pouvoir qui consistait à saboter le processus démocratique (la phrase «libérer la démocratie» utilisée par les évêques du Zaïre était une réaction à cet état de fait), la logique d’exclusion associée à l’idéologie d’autochtonie dans laquelle l’hégémonie nande servait de levain et la logique du nombre. Dans ce dernier cas, il s’agit de la dualité majorité- minorité numériques qui, face aux perspectives électorales (dans Masisi et Rutshuru essentiellement) mettait aux prises les Hutu, d’un côté, et les Hunde-Nyanga-Tembo-Tutsi, de l’autre. Toutefois, nous soulignions en filigrane qu’une autre logique, transnationale celle-là, y était juxtaposée. C’est celle-ci qui sous-tendait toutes les alliances que les Tutsi ont tissées dans toutes les communautés du Nord-Kivu, dans tous les courants politiques à Kinshasa (et à travers le pays) tout au long du régime Mobutu (1965-1997) et au delà des frontières nationales dans la quête d’une double victoire militaire et politique au Rwanda et au Kivu. Comme conséquence, les connexions et opérations du trio CEREA-UMUBANO-FPR avaient une dimension transnationale. Au vu de ce qui se passe aujourd’hui (six ans après) au Nord-Kivu, on n’hésiterait pas à conclure que c’est cette quatrième logique, eu égard aux enjeux sous- jacents, qui s’est imposée.

Chacun des acteurs engagés dans cette guerre s’identifiait avec au moins l’une de ces quatre logiques. En plus, la guerre était menée sur tous les fronts: la participation dans le combat sur le champ de bataille, la guerre médiatique avec la montée fulgurante de la désinformation, la manipulation de la campagne de pacification et des instruments juridiques pour des fins politiques, etc. La peur de l’autre a creusé le fossé de la méfiance et créé le réflexe de l’auto- armement dont on ne pouvait pas se défaire. Ainsi, toute nouvelle donne militaire et politique sur le terrain, qu’elle fusse d’inspiration locale ou non, entraînait le changement de stratégies de lutte offensive ou défensive et l’ancrage continu dans la spirale de la violence. Tous les acteurs ont toujours trempé, à des degrés divers, dans le bourbier du Masisi-Bwito. Dès le début, beaucoup de militaires appartenant aux différentes communautés ont déserté le rang des FAZ avec leurs armes pour venir entraîner et encadrer les membres de leurs communautés respectives. Cette désertion des FAZ par les militaires des régions en conflit, l’arrivée des soldats de la DSP et du camp CETA de Kinshasa et la présence permanente des gendarmes sur le terrain ont, dès juillet 1993, rendu l’aspect militaire des affrontements et le phénomène des milices très complexes. Faire de celles-ci une simple game de bandes désorganisées et de pillards serait, à notre avis, simplifier les choses et oublier un facteur décisif dans la montée des violences.

La logique du pouvoir et la question de survie politique

Quand nous parlons ici de pouvoir, nous sous-entendons le comportement de ceux qui gouvernaient à l’époque au niveau central à Kinshasa, provincial à Goma et à l’intérieur de 6 zones de la province (Lubero, Beni, Rutshuru, Nyiragongo, Masisi et Walikale) et les entités coutumières constitutives. Autant Mobutu et les siens étaient inquiets de la tournure des événements, autant les politiciens locaux, souvent coupés de la base pour diverses raisons, et les autorités coutumières étaient contraints de jouer leurs propres cartes pour soit sauver leurs fauteuils, soit se repositionner.

Les hommes du pouvoir ont ainsi manipulé à leur guise les diverses organisations qui dominaient le terrain, qu’elles soient les ONGD, les partis politiques, les églises ou les mutualités ethniques proprement dites. Cette instrumentalisation était d’autant plus aisée que certains d’entre eux présidaient aux destinées de ces associations. Pour avoir évolué dans un système de cafouillage et de magouille au sein du MPR pendant des années, il n’était pas évident que ces leaders qui faisaient du changement leur credo puissent conduire ces associations vers une gestion saine de l’espace politique et de la société en transition. C’est parmi ces gens que, d’en haut, Mobutu recrutait ses suppôts de stabilisateurs comme Nyamwisi Muvingi, Anzuluni Bembe et Bakungu Mithondeke (son frère, Diego Bakungu, ex-militaire, a semé la terreur et la désolation dans la collectivité de Osso avant d’être promu dans l’administration coutumière locale) et que, d’en bas, la masse populaire entendait faire parfois les instruments de sa conquête du pouvoir.

La logique d’exclusion et la question de la nationalité

L’ethnisme est beaucoup plus poussé au Nord-Kivu que partout ailleurs dans l’Est du pays. Tout calcul politique se fait en termes exclusivement ethniques. Nous suivons de près les événements et les discours politiques locaux depuis plus de 40 ans, mais nous n’avons jamais vu un projet de société intégratif et progressiste présenté au cours de la campagne électorale par les différents candidats. Un seul thème revient sur la surface à la veille de chaque élection: la question de la nationalité. Qu’on se rappelle des agitations qui ont émaillé les élections de 1987 (du reste annulées pour les deux Kivu et qui ont profité à d’autres provinces au niveau national) et le recensement de 1991.

Ce qui est bizarre dans cette question fondamentale est que le coeur s’est toujours substitué à la raison. Pour tout Hunde, Nande, Nyanga et Tembo, les Hutu et Tutsi sans exception ne sont pas qualifiés pour les élections et/ou l’exercice du pouvoir car considérés en bloc comme des étrangers. Ce fait est illustré par la contestation de Seka Buhoro, ministre de l’Energie dans le gouvernement d’opposition de Tshisekedi, et son remplacement par un Hunde (président de BUSHEGE HUNDE/BUUMA et membre influent du parti politique, Parti libéral pour le développement ou PLD), Shabani bin Biteko, en tant que ministre de l’Enseignement primaire, secondaire et professionnel. Il en était de même de la contestation fréquente des Banyabwisha au sein du HCR-PT. De leur côté, certains politiciens et intellectuels hutu du Bwisha ont, depuis 1982, décidé de reprendre ce même discours pour leur propre compte en jetant tous les Hutu du Masisi et tous les Tutsi dans la même catégorie d’étrangers. L’idée du nombre (voir ci-dessous) n’est pas exclue derrière ce jeu car les Hutu du Masisi sont de loin plus nombreux que ceux du Bwisha; ils restent même supérieurs si l’on réunit les Hutu du Bwisha et ceux du Bwito et du Bukumu. En plus, ils vivent sur un territoire plus vaste et riche que le petit couloir du Bwisha coincé entre les volcans et économiquement peu compétitif en dehors de l’industrie touristique associée à la présence du Parc national des Virunga (PNVI). Dans les deux cas, il s’agissait d’une stratégie pour éliminer du rôle électoral les concurrents. La liste des délégués à la CNS et la distribution des postes dans les institutions de la transition (présidence, gouvernement et HCR, devenu par la suite HCR-PT) le témoignent à suffisance. Cette stratégie est la gangrène permanente qui mine le débat politique et vicie les actions politiques. La gestion de la transition aura été une question de vie ou de mort pour beaucoup de membres de ces groupes dans la préservation du statu quo.

La logique du nombre et la question électorale

L’élément nouveau, à ce sujet, est le réveil des Hutu de Masisi qui voulaient sortir de la sujétion politique habituelle. Ce qui n’arrangeait pas les Hunde, Nyanga, Tembo, Tutsi, voire les Hutu du Bwisha et les Nande. Leur entrée sur la scène politique fut une source de conflits, ouvert avec les Hunde­Nyanga-Tembo, et de manière moins visible mais très forte avec les Tutsi et les Hutu du Bwisha. Le conflit entre le Président de la DSN (Bwisha/Rutshuru) et celui du PANADI (Masisi), le conflit interne à la MAGRIVI entre la faction qui s’en tenait à sa nature d’origine en 1980 et celle qui voulait faire de la MAGRIVI une affaire des seuls Hutu du Bwisha après 1981 sont les données nouvelles qui sont venues s’ajouter aux clivages connus au niveau électoral: Nande versus Hutu du Bwisha à Goma et dans Rutshuru (Bwito et Bwisha), Hutu versus Hunde-Nyanga-Tembo-Tutsi dans Masisi et Bwito (Rutshuru) et parfois une forte querelle parmi les Hutu du Bwisha qui se disputaient le leadership au sein de la communauté hutu en manipulant le clivage UMOJA-MAGRIVI ou carrément la même arme utilisée par leurs rivaux nande: remise en cause de la nationalité du rival. Tout ceci pour dire que le torchon brûlait fortement au sein de la communauté hutu et que celle-ci ne constituait pas un bloc cohésif comme on aurait tendance à conclure sur base des rapports largement répandus sur la guerre de Masisi. La suspension de la MAGRIVI par le gouverneur Kalumbo à la fin du mois de mars 1993 n’arrangeait pas seulement les membres des mutuelles BUSHENGE HUNDE/BUUMA, KYAGHANDA, BUNAKIMA, UMUBANO, mais aussi ceux de sa rivale UMOJA (y compris les membres hutu). De même, lorsque, plus tard, le HCR-PT via Vangu Mambene décida d’exclure du territoire national la même MAGRIVI ensemble avec le PANADI, la décision de ce dernier faisait l’affaire de la DSN.

Les rivalités entre et au sein des majorités et minorités numériques se retrouvaient à tous les niveaux de la hiérarchie politico-administrative et alimentaient l’engagement politique sur le terrain, à Goma et à Kinshasa, surtout après la clôture des travaux de la CNS en décembre 1992. Ces querelles intestines étaient alimentées par la propagation de la thèse selon laquelle les élections ne sont rien d’autre qu’un simple recensement ethnique ou racial; cette thèse dépassait la sphère de Masisi ou du Nord-Kivu et s’inscrivait dans le cadre beaucoup plus large de la déconstruction du discours politique dans la région des grands lacs. La guerre éclata justement en mars 1993, trois mois seulement après, quand les perspectives électorales étaient imminentes. A qui profitait ce changement de cap?

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