Comprendre la trilogie africaine : la culture Igbo

Comprendre la trilogie africaine : la culture Igbo
Comprendre la trilogie africaine : la culture Igbo

Pour comprendre l’oeuvre de Chinua Achebe, et tout particulièrement sa trilogie africaine, il faut connaître au moins un petit peu son monde.

La trilogie africaine, ce sont trois romans qui se passent de la fin du XIX° siècle à nos jours, dans un ensemble de villages Igbos imaginaires, mais enracinés dans la vie quotidienne, et dans l’expérience de Chenua Achebe, qui est né à Ogidi, dans un de ces petits villages.

Les Igbos vivent dans une partie très riche de l’Afrique : le delta du Niger produit beaucoup de pétrole, le sous-sol est riche en minerais, et la terre est généreuse. On y cultive l’igname, la palme pour l’huile, ,

Le cadre : le Nigéria d’avant le Nigéria

Le Nigéria est une création de la période post-coloniale, une entité artificielle créée de toutes pièces par les Anglais, unissant dans un même pays des peuples trop différents pour facilement bien vivre ensemble.

En réalité, le « Nigéria » correspond à plusieurs grandes civilisations africaines, et regroupe douze anciens royaumes ou empires. Les principaux d’entre eux sont :

  • au nord, les Peuls, ou Foula, ou Foulanis, qui sont des pasteurs musulmans, l’empire du Ghana, qui sera à la fin conquis par le Mali musulman,
  • de la côte au nord-est (jusqu’à Tombouctou) l’empire Songhai, lui aussi musulman
  • le royaume Yoruba, lui aussi animiste et polythéiste, puis musulman et chrétien
  • et le royaume des Igbos
Jeunes filles peuls

Jeunes filles peuls – Photo CC BY NC de Rita Willaert

Le pays entre en contact pour la première fois avec des européens au XVI° siècle, avec les portugais, qui en font une base pour la traite des esclaves. Peu à peu, le fleuve Niger sera exploré, permettant une remontée vers l’intérieur de l’Afrique. Au XIX°, les anglais s’installent, font du commerce et colonisent le pays, à partir de la fin des années 1880. C’est à cette époque que commence le roman.

Le pays Igbo (ou Ibo)

Le livre se passe dans un village imaginaire du pays Igbo, Umofia, qui a beaucoup de points communs avec Ogidi, la ville natale de Chinua Achebe. Le pays est tropical, on y cultive les palmiers et les ignames. Les villages de brousse sont au milieu de la végétation, de grandes huttes entourées d’une clôture qui protège le village et les petits troupeaux des bêtes sauvages.

Plantation de palme en pays Igbo

Plantation de palme en pays Igbo
Photo sous licence CC BY SA par crashdburnd

On est à la fin du XIX° siècle, vers 1890-1900. Le Nigéria commence seulement à être colonisé. Les Anglais n’ont pas encore tracé les immenses « routes », les pistes de latérite rouge qui percent la jungle pour faciliter les communications, les transport des marchandises et des troupes.

L’organisation politique est souple. Les villages sont reliés entre eux par des jeux d’alliances complexes, mais il n’y a pas de « grand chef », ni de hiérarchie tribale qui s’impose. Chaque chef de village est maître chez lui et pour les siens.

En réalité, le pouvoir n’est pas exercé par le chef de village seul, mais par les « anciens ». Cette façon de faire, communautaire, existe dans toute l’Afrique Noire. Ce n’est pas vraiment une démocratie (d’autant plus que, selon les sujets, les hommes ou les femmes seront exclus de la décision), cela tient de plus d’une oligarchie du mérite, qui lie fortement le mérite à l’ancienneté et à l’expérience.

Les valeurs Igbos sont tournées autour de la communauté : l’homme (ou la femme) ne se réalise pas seul, il est d’abord un élément de la tribu, ou du village. Il doit en respecter chacun, et tenir ses engagements ; la droiture, l’honnêteté, le travail, la force, la résistance aux épreuves sont essentielles.

La femme dans le village

Une femme en costume Igbo

Une femme en costume Igbo moderne

Comme dans toute société africaine traditionnelle, la femme a une position soumise. Les Igbos ont une structure patriarcale. Les qualités typiquement associées à la féminité sont vues comme des faiblesses.

Les Igbos sont polygames, et le châtiment corporel de l’épouse est fréquent dans les romans d’Achebe. Les femmes, à l’extrême, sont vues comme une « propriété » de l’homme.

Pourtant, on l’a vu, dans la structure de village, les femmes avaient leur mot à dire et participaient aux décisions.

Aujourd’hui encore, les femmes Igbos ont un rôle social actif, participent aux organisations politiques et aux associations de manière active.

D’ailleurs, les déesses féminines, comme Idemili, Ala, la déesse de la Terre, ou Nneka (La Mère de Tous) tiennent une place importante dans le panthéon Igbo.
Cette problématique de la féminité est essentielle dans le roman.

La religion Igbo, l’Odinala

Masque Ibo

Masque Ibo – Tous droits réservés www.masque-africains.com

Les Igbos sont panenthéistes (polythéistes, avec une divinité centrale très forte, d’où sont issues toutes les autres divinités) et très religieux. Ils croient aussi aux esprits.

Le système religieux, qu’on appelle en Igbo l’Odinani, ou l’Odinala, a tellement imprégné la culture Igbo qu’un contributeur a pu écrire sur le site igbo kwenu.com

si les Igbos n’ont pas de religion, alors ils n’ont pas de culture… la religion est notre culture, notre mode de vie.

On voit ici un masque, recouvert de la teinte blanche caractéristique de certains de certains masques Ibos. La couleur blanche représente l’esprit (Mmwo). Certains masques sont féminins, représentant la femme idéale, mais portés par un homme.

Les masques sont sacrés, pour les Igbos, puisqu’ils représentent les esprits des ancêtres. Leur manquer de respect, ou forcer quelqu’un à enlever son masque est un grand crime.

Les Igbos croient en une vie après la mort. La place que l’on tiendra dans cette seconde vie, dans le panthéon des ancêtres, dépend des actions dans la vie terrestre.

Ils croient aussi à une justice punitive, mise en oeuvre par les dieux Ofo et Ogu, qui vengeront toute personne injustement accusée, à partir du moment où elle est honnête et n’a rien à se reprocher.

Ala, la déesse Terre

Ala, par exemple, est la divinité suprême dans le panthéon Igbo (mais sous Chukwu, le créateur de toutes choses visibles et invisibles). Elle règne sur le monde souterrain, où se trouvent les ancêtres. Grâce à elle, toute la terre est sacrée.

La terre rouge, en bord de jungle

La terre rouge, en bord de jungle. Photo CC par Ernest Ojeh

Elle est la déesse de la Justice et de la Morale, elle édicte des tabous qui ne doivent pas être enfreints.Parce qu’elle est la déesse de la Terre, celui qui agit contre sa loi commet une abomination qui désacralise la terre.

Enfin, elle est la déesse de la fécondité. Elle protège les femmes et les enfants, on la représente souvent avec un petit enfant. Elle porte un croissant de lune.

Son messager est le serpent python. Elle est encore honorée de nos jours lors de la fête de la moisson de l’igname (Yam, donc Yam Festival).

La fête de la moisson Igbo : la fête du Yam

Le « Yam » ce sont ces grosses racines, qu’on appelle aussi igname, et qui sont un des constituants de base de la nourriture Ibo.

La fin de la moisson, au mois d’Août, est l’occasion d’un festival essentiel. Les communautés nigérianes en exil le célèbrent d’ailleurs, et on voit des fêtes du Yam dans les rues de Dublin ou de grandes villes américaines. La fête a lieu avant le début de la moisson, pour honorer la déesse Terre, Ala.

Des femmes dansent lors du Yam Festival

Des femmes dansent lors du Yam Festival – Photo CC BY NC SA de Jeff Haskins pour Global Crop Diversity Trust

Dans la tradition Igbo, le festival est l’un des moments où la terre des vivants et le monde des esprits s’ouvrent l’un à l’autre, et où on a la possibilité de passer de l’un à l’autre.

C’est aussi le moment privilégié pour se montrer reconnaissant aux dieux et aux ancêtres. Les premiers ignames sont leurs sont offerts, avant que la récolte soit ensuite partagée entre les villageois. Les offrandes s’accompagnent de danses, comme ci dessus, ou de danses avec des masques, qui dureront jusqu’au coeur de la nuit.

Enfin, c’est bien sûr l’occasion de retrouvailles entre amis, ou dans la famille. Aujourd’hui, les nigérians qui travaillent au loin rentrent chez eux pour la fête.

Le village, centre de la vie communautaire

Dans l’Afrique pré-coloniale, il n’y a pas de grandes villes, d’autant plus que la population est nettement moins nombreuse que de nos jours.

Toiture Igbo en palme

Toiture Igbo en palme

De plus, l’organisation Igbo est particulièrement lâche, on l’a dit, pas de hiérarchie, pas de grand roi, de sultan, mais une multitude de villages autonomes. Les villages sont composés de quelques groupes de familles partageant un ancêtre commun (Ummuna) et sont gérés par un conseil des anciens. L’entrée dans le conseil des anciens se fait sur la base du mérite.

On n’a presque pas de documents iconographiques sur les villages Ibos de la fin du XIX° siècle. Mais on peut se représenter, à partir de photos comme celle-ci, les grandes huttes couvertes de palmes réunies dans une clairière.

Si les toits se sont un peu aplatis, la structure globale a très peu changé. Les palmes ont été remplacées par des tôles, les murs de terre ou les cloisons tressées ont été remplacées par des parpaings, mais on voit dans la ville Igbo actuelle la même répartition que dans le village :

Le village Igbo moderne

Le village Igbo moderne – Photo CC BY NC ND de pjotter05

La chefferie

Etre chef, c’est être membre du conseil des anciens, ou, en Igbo, Nze na Ozo. C’est un long processus, qui passe par des épreuves initiatiques (qui se matérialisent par des scarifications) et des dons importants (aujourd’hui, plusieurs dizaines de milliers d’euros).

C’est aussi une cooptation, où le moindre petit défaut de caractère peut faire refuser le candidat. Une fois devenu chef, il est soumis à des lourdes obligations morales, pour pouvoir tenir son rôle d’arbitre et de juge sans être contesté.

Elle était autrefois interdites aux femmes, qui pouvaient néanmoins être initiées et porter les scarifications. La chefferie existe encore de nos jours, et elle a toujours une grande valeur.

Pour résumer

Les points essentiels, sur lesquels Chinua Achebe va bâtir toute l’intrigue de « Le Monde s’effondre » :

  • la religion Igbo, l’importance des esprits
  • l’esprit communautaire du village
  • la reconnaissance du village
  • la valorisation des qualités masculines
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