Les obstacles au développement

Les obstacles au développement
Les obstacles au développement

Plus de quarante ans après les indépendances, il faut bien constater que l’Afrique ne se développe pas. Du moins, la plupart des pays du continent. Dans le Caliban naufragé, Pierre Moussa parlait à ce sujet de « gel du Sud ». Essayer de comprendre les raisons d’une telle situation est difficile car cela revient, en quelque sorte, à exposer comment il aurait fallu attaquer le problème. Ce qui ne manque pas de prétention, surtout à l’heure où les bailleurs de fonds comme ceux qu’ils aident ne cessent d’insister sur la nécessité que l’initiative en matière de développement vienne de ces derniers.

Pourtant, un tel blocage du développement ne peut être que le fruit d’un enchevêtrement de raisons qui n’ont peut-être pas toutes été clairement appréhendées, certainement pas dans la complexité de cet enchevêtrement.

L’Afrique n’a pas le monopole des difficultés ni des handicaps. Mais, ailleurs, bien souvent, ces difficultés ont été surmontées, avec plus ou moins de réussite. Elles ne l’ont pas été en Afrique, du moins pas encore.

C’est sur cette complexité que nous voudrions nous interroger, en « balayant » largement : ces blocages s’expliquent par des raisons aussi bien économiques et politiques que culturelles.

En procédant de la sorte, on gomme évidemment les nombreux particularismes nationaux qui ont souvent pesé d’un poids particulier : ce continent n’est pas un, l’Afrique arabo-musulmane du nord a peu à voir avec l’Afrique subsaharienne, au sein de cette dernière il faudrait distinguer l’Afrique du Sud et les pays à économie duale, ceux qui exportent des matières premières, les facteurs d’hétérogénéité sociale et politique, etc. Cela n’empêche pas de tenter de prendre une vue d’ensemble.

Des blocages d’abord économiques et politiques

Une création de richesse insuffisante

L’insuffisance de la croissance du produit intérieur brut (PIB) est largement à l’origine des retards de développement que connaît le continent africain : la création de richesses est rare en Afrique et, lorsqu’elle existe, elle ne suit pas, en général, l’augmentation de la population. Si l’on voulait ne serait-ce que doubler le revenu actuel par habitant, il faudrait des taux de croissance de ce PIB de l’ordre de 6 à 7 % par an pendant une vingtaine d’années. On en est loin alors que les pays africains ont pourtant été parmi les plus aidés au monde, même si le développement n’a pas toujours été la finalité de cette aide.

Des causes multiples

Les raisons pour lesquelles la croissance ne s’est pas enclenchée en Afrique sont multiples. On peut avancer des explications économiques faisant appel aux raisonnements classiques. Elles sont pertinentes mais elles ne sont pas suffisantes. Sans verser dans le relativisme culturel, il faut aussi examiner la question sous l’angle culturel et essayer de comprendre pourquoi l’économie ne fonctionne pas sur le continent africain dans les mêmes conditions qu’ailleurs, du fait d’un environnement, d’une histoire et d’une culture spécifiques.

Les facteurs de blocage sont d’abord d’ordre interne.

L’aspect démographique pèse très lourdement : 45 % de la population de la plupart des pays africains a moins de 15 ans. Il en résulte des charges importantes en matière d’éducation et de santé qui réduisent l’allocation des ressources au secteur directement productif.

Ensuite, les structures économiques demeurent largement inadaptées malgré les « trains » de réformes mis en œuvre. Ces économies souffrent d’un manque d’offre et de compétitivité, avec une agriculture retardataire et sous-capitalisée dont les rendements sont les plus bas de ceux des pays en développement. L’activité reste fondée sur la recherche de la rente (70 % des recettes d’exportation proviennent de 9 produits tropicaux).

Les taux d’investissement sont insuffisants (12 % en moyenne mais souvent moins de 5 % du PIB pour l’investissement privé), avec une rentabilité faible et un problème majeur de durabilité dû à la faiblesse de la maintenance. Or c’est par l’investissement que les pays d’Asie – Japon et autres – ont enclenché leur décollage.

La faible maîtrise technique des opérateurs africains dans l’approche des marchés extérieurs et les déficiences dans la gestion publique (ports, aéroports, armements maritimes, procédures douanières, etc.) expliquent en partie cette faible rentabilité.

Elle trouve aussi son origine dans le bas niveau du capital humain, conséquence des piètres performances des appareils d’éducation et de formation, aggravées par la pandémie du Sida. La faiblesse de l’investissement productif s’explique autant par les politiques budgétaires poursuivies, qui ont eu un effet d’éviction pour les investisseurs domestiques (niveaux d’imposition élevés et contrôles bureaucratiques), que par le délabrement des infrastructures financières, qui n’ont pas permis de mobiliser l’épargne intérieure ou bien l’ont dérivée vers des emplois improductifs (budgets dispendieux des Etats mais aussi préférence marquée pour le financement des activités commerciales plutôt que les investissements productifs longs).

Enfin, l’étroitesse des marchés africains (20 pays sur 53 ont moins de 15 millions d’habitants), l’enclavement géographique (l’Afrique est le continent qui compte le plus grand nombre de pays enclavés) et douanier (pratique de droits de douane – et de rançonnage – souvent très élevés entre pays africains) ainsi que l’insuffisance des infrastructures de transport n’ont pas manqué, à des degrés divers, d’accroître leurs difficultés.

Des politiques économiques innefficaces

Les choix de politique économique – outre la politique budgétaire, les politiques monétaire, de change, de prix, commerciale – ont contribué à créer un environnement défavorable pour la croissance et les investissements. Dans les décisions prises au lendemain des indépendances, alors que nombre de nouveaux dirigeants assimilaient le capitalisme au colonialisme, l’agriculture a été sacrifiée au profit des villes (forte taxation des produits primaires, faibles prix versés aux producteurs) et les stratégies d’import substitution – fondées sur des stratégies de développement endogène dont la conséquence était de priver ces pays des recettes d’exportation en devises dont ils avaient besoin pour financer les acquisitions d’équipements – ont en général été des échecs.

L’insécurité juridique

A cela s’ajoute l’insécurité juridique avec une large méconnaissance du droit de propriété individuel, ce qui freine la création d’unités de production notamment dans les campagnes et empêche le fonctionnement des mécanismes de crédit du fait de l’impossibilité de constituer des sûretés réelles. De telles difficultés ne sont pas a priori insurmontables mais les techniques de « contournement » utilisées ailleurs ne l’ont pas été en Afrique.

L’insécurité juridique est aggravée par des systèmes judiciaires gangrenés par la corruption, notamment avec la pratique du partage des honoraires (interdite sous nos latitudes), et par l’absence de culture du contrat, souvent remis en cause à peine signé.

Les obstacles à la bonne gouvernance

Cependant, ce sont moins les problèmes économiques que les obstacles à la bonne gouvernance, c’est-à-dire la capacité de gouverner, qui sont le principal facteur de blocage du développement : les difficultés relevées auraient en effet pu être surmontées avec des politiques adaptées.

Si elles n’ont pas vu le jour, ou si elles n’ont pas été mises en œuvre, c’est pour deux raisons qui ont contribué à dégrader le contexte de ces pays.

La corruption, d’abord. Ce fléau est particulièrement répandu en Afrique – on estime que 40 % environ des aides extérieures est détourné –, avec cette caractéristique qui lui est propre que les ressources détournées ne sont pas réinvesties sur place.

Les conflits, ensuite. Peu ou prou, l’Afrique compte, depuis plusieurs années, une quinzaine de pays en conflit. Une étude conduite sous l’égide de l’OCDE a montré, en s’appuyant sur les « success stories » que certains pays africains ont connues, c’est-à-dire des périodes prolongées de croissance, que ces processus se sont à chaque fois interrompus par suite de conflits politiques, internes ou externes.

L’impact de ces problèmes de mauvaise gouvernance est considérable. On peut en prendre la mesure avec le cas du Nigeria : ce pays producteur de pétrole a engrangé 280 milliards de dollars américains de recettes d’exportation en 30 ans, il demeure pourtant l’un des pays les plus pauvres de la planète.

Une attitude ambiguë des pays développés

Un certain nombre de facteurs externes ont aggravé les difficultés des pays africains.

Les restrictions d’accès aux marchés des pays développés

Elles sont d’autant plus graves qu’elles touchent l’essentiel des productions africaines, telles le sucre, la banane et, surtout, les produits textiles.

De plus, souvent, les règles d’origine pénalisent les pays exportateurs, comme certaines réglementations, notamment dans le domaine phytosanitaire.

Enfin, les subventions agricoles aux exportations par les pays industrialisés handicapent lourdement les pays africains. Ainsi, il aura fallu que le franc CFA soit dévalué en 1994 pour que se développe, entre pays d’Afrique de l’Ouest, le commerce de la viande dont les prix étaient redevenus compétitifs sur les marchés locaux par rapport aux prix européens.  Incontestablement, le processus d’assouplissement des règles d’accès aux marchés des pays développés évolue dans la bonne direction mais beaucoup reste à faire.

La dégradation des termes de l’échange

Dépendant fortement des exportations de produits primaires, l’Afrique est aussi particulièrement pénalisée par la dégradation des termes de l’échange et la volatilité des cours des produits de base.

Il y a là un très important facteur de fragilité économique. Les efforts de diversification économique ont été très limités jusqu’à présent alors que c’est une nécessité du fait de la baisse tendancielle à long terme des prix de ces produits, en raison des modifications structurelles des marchés des pays consommateurs. De même, peu a été fait pour tenter de réduire les coûts de production, améliorer les conditions techniques de la production et recourir aux techniques financières de couverture (des techniques qui, rappelons-le, remontent à l’Antiquité). Les mécanismes de garantie des recettes d’exportation ont montré leur inefficacité et ont surtout eu pour effet de différer les réformes.

La volatilité affecte également l’aide extérieure aux pays africains

Avec celle des prix à l’exportation, c’est plus de 50% des recettes budgétaires qui est ainsi en risque chaque année. Cela empêche toute anticipation des recettes et obère de ce fait les capacités de programmation étatiques.

De plus, si l’aide a permis de financer nombre d’équipements et d’opérations de développement, elle a eu aussi des effets pervers : dépendance toujours plus forte à l’égard des bailleurs, faible capacité à pérenniser et à consolider les projets et les politiques, peu d’effet d’entraînement sur la croissance, imposition de modèles extérieurs parfois peu adaptés aux sociétés africaines.

De plus, on a assisté à une volatilité des modes en matière d’aide (les infrastructures, puis le tout État, le tout marché, le consensus de Washington, les besoins essentiels). L’aide a été dispensée selon des modalités – les conditionnalités – qui ont le plus souvent empêché son appropriation par les bénéficiaires.

Elle a aussi eu l’inconvénient d’être mise en œuvre selon les procédures du pays qui aide, ce qui représente une véritable gageure pour la gestion dans les pays africains qui ont de nombreux bailleurs – de vingt à quarante, parfois – mais très peu de capacités institutionnelles et d’expertise.

L’administration quantitative des concours extérieurs devient alors un objectif en soi.

Ainsi, si l’aide a permis, notamment à travers les programmes d’ajustement structurel, de promouvoir des réformes importantes, de remettre en cause le fonctionnement des économies hérité des systèmes coloniaux et de financer nombre d’infrastructures, elle a eu peu d’effets pérennes, qu’il s’agisse des politiques, des programmes, des projets et de la croissance d’une manière générale.

Mais, si les conditionnalités ont eu des effets pervers, il n’en est pas moins légitime que les bailleurs de fonds, qui doivent rendre compte de l’emploi des ressources à leurs institutions politiques, à leurs opinions publiques ou à leurs actionnaires, se préoccupent des modalités d’utilisation de l’aide. C’est donc plutôt un partenariat efficace qui reste à inventer.

Le remboursement de la dette

Enfin, le remboursement de la dette extérieure capte des ressources qui seraient mieux employées dans le pays lui-même. Il en résulte un effet dissuasif sur l’investissement privé, en freinant le développement des infrastructures, et il donne lieu à un formidable recyclage de l’aide extérieure à travers les programmes d’ajustement structurel, dont les financements servent en grande partie à apurer les arriérés de remboursement de la dette.

A cet égard, l’Afrique n’est globalement pas parvenue à atteindre la deuxième phase de l’ajustement, celle qui consiste à relancer la croissance.

Mais, si les bailleurs de fonds ont une part de responsabilité, les pays du continent en ont également une, sauf à leur dénier toute souveraineté.

Au total, ce sont tout autant les insuffisances de l’assistance technique, l’échec des efforts de diversification des économies et les défaillances institutionnelles qui sont à déplorer et qui expliquent dans une large mesure le non-développement de l’Afrique.

Cependant, l’environnement intérieur de ces pays s’avère particulièrement peu propice au développement.

Un environnement socioculturel peu porteur

Le contexte socioculturel a largement contribué à freiner le processus de développement.

Depuis la révolution industrielle survenue en Angleterre au milieu du 18ème siècle, les pays ont les uns après les autres, selon des rythmes différents, assimilé les nouvelles techniques et engagé le cycle de leur développement. Ainsi en a-t-il été de l’Asie, avec le Japon puis Singapour, la Corée du Sud, Taiwan, ou d’Israël, au lendemain de la seconde guerre mondiale.

D’autres pays ont, à leur tour, rejoint ce mouvement. Il apparaît qu’un certain nombre d’éléments d’ordre culturel, institutionnel, social, politique, font qu’un pays est, à un moment donné, capable ou non de s’approprier des innovations qui sont facteurs de développement.

Les pays d’Asie avaient pour eux de bénéficier d’éléments favorables, comme une très ancienne tradition d’éducation, d’organisation sociale élaborée (la « culture du riz » et la gestion d’infrastructures collectives) et, pour certains d’entre eux, d’emprunt des techniques étrangères.

De tels traits sont nettement moins répandus en Afrique.

L’éducation y est plutôt un fait récent, surtout au sud du Sahara, la tradition orale, axée sur la reproduction d’un message à l’identique plus que sur l’innovation, ayant prévalu pendant longtemps ; les comportements de survie et une certaine idéalisation du passé pré-colonial ont caractérisé et caractérisent encore certains secteurs de la société africaine, avec pour contrepartie le rejet des expériences étrangères et la réticence à accepter l’économie de marché.

Enfin, les sociétés africaines ne connaissent pas ou peu l’Etat, sinon de manière formelle ou comme instrument de domination ethnique et de patrimonialité. La coutume a souvent survécu à la colonisation et à la période postérieure aux indépendances, avec le maintien de sociétés de lignage, la promotion du communautarisme qui dicte son comportement à l’individu, le culturalisme qui conduit à valoriser un mode d’organisation sociale fondé sur la soumission révérencielle de l’individu, nié en tant que tel, au profit des autorités traditionnelles.

La négation de la responsabilité individuelle qui en découle est un obstacle majeur au processus d’accumulation, indispensable au développement.

Dans un tel contexte, la démocratie à l’occidental ne peut se développer qu’avec difficultés. Néanmoins, son mode de fonctionnement a aussi permis à l’Afrique sinon de surmonter du moins d’atténuer les effets des nombreuses crises de toute nature qu’elle a traversées.

D’autres éléments, le climat, les calamités naturelles et leur récurrence notamment, expliquent aussi partiellement ce blocage du développement.

Mais, ce serait avoir une vision bien réductrice que d’incriminer la mondialisation : à l’échelle de la planète, elle a permis à plusieurs pays de décoller parce qu’ils se sont donné les moyens de le faire, avec ou sans aide extérieure.

Le problème n’est pas d’empêcher la mondialisation mais de faire en sorte que tous en profitent. A cet égard, tout se passe comme si, au nom d’une conception de leur identité culturelle, fondée ou non, les pays africains refusaient les modèles de développement qu’on cherche à leur imposer de l’extérieur.

Les pays développés n’ont pas tenu compte de cette altérité culturelle de ces sociétés qu’ils prétendent aider. Ici, en Afrique, il y a comme une crispation alors que, sur d’autres continents, des accommodements ont été recherchés et, le plus souvent, trouvés.

Pour une approche « holistique » du développement

Le monde a connu nombre d’expériences réussies de développement. Après la dernière guerre mondiale, les Etats-Unis ont soutenu la reconstruction de l’Europe de l’Ouest avec l’aide Marshall, la Communauté européenne a largement contribué au décollage économique de la péninsule ibérique et de l’Irlande du Sud, puis à celui des pays d’Europe orientale. En Asie et en Amérique latine, les pays émergents sont parvenus à combler une partie de leurs retards de développement. Il y a aussi eu des échecs, plus ou moins prononcés.

A chaque fois, on constate que le ressort du développement est d’abord une affaire interne, que le développement ne peut pas être apporté de l’extérieur. Ce ressort interne ne peut produire des effets que s’il existe de bonnes conditions de gouvernabilité, c’est-à-dire des capacités d’élaborer des stratégies, de les faire partager par le corps social et de les mettre en œuvre.

Partout, aussi, c’est l’entreprise comme combinaison – vertueuse – des facteurs de production qui est à l’origine du processus de création de richesse. Ceci suppose nombre d’ingrédients : l’esprit d’entreprise, un environnement porteur, notamment en termes de gouvernance et d’équité, des ressources en hommes et en capital.

Le développement est aussi un processus de changement social. Il devrait être traité comme tel, en particulier au plan socioculturel. Il faut éviter que le heurt de la tradition et de la réforme ne conduise à des situations de conflit. Reconnaître les cultures des autres peuples et leurs valeurs est une manière d’assurer la stabilité et l’adhésion, éléments également essentiels du développement.

Articles connexes

About Emile-Robert Perrin

Emile-Robert Perrin est actuellement Secrétaire général adjoint du Haut Conseil de la coopération internationale. Il a été, notamment, administrateur de la Banque africaine de développement, conseiller technique auprès du ministre de l’économie et des finances de Côte d’Ivoire, directeur délégué d’Air Afrique et chargé de mission au bureau Afrique-Zone Franc à la direction du Trésor.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *