Urgence !

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Urgence !

La santé des africains au sud du Sahara n’a cessé de se dégrader depuis les indépendances. Aujourd’hui, la situation sanitaire est simplement catastrophique avec de tristes records: mortalité infantile, espérance de vie qui est passée sous la barre des 50 ans, sida, paludisme, déstructuration des systèmes de santé.

Comment en est-on arrivé là ? Comment expliquer la complexité des situations et l’échec des politiques de santé qui ont été menées sous l’égide des pays du Nord ?

Après plus de 40 ans de coopération bilatérale et multilatérale, le bilan reste mitigé. Malgré quelques progrès accomplis, la coopération a été impuissante à maîtriser les problèmes liés à la pauvreté car les enjeux ne sont pas seulement sanitaires, ils sont aussi économiques – faire de la santé un secteur prioritaire d’intervention pour le développement et la croissance économique – et politiques dans les domaines de la sécurité et de l’immigration.

Deux auteurs, Philippe Eono et Chris Commeyras, expliquent dans ce numéro qu’à l’heure de la mondialisation, il est nécessaire d’augmenter la coopération sanitaire multilatérale qui est devenue, plus que jamais, une priorité universelle. Le plus urgent, selon l’ONU, c’est la lutte contre le sida qui pourrait tuer 80 millions d’Africains d’ici 2025 ; pour Jean-Marie Milleleri, c’est un « tsunami » qui, tous les mois, s’abat sur les populations africaines.

Alors que faire ?

Il faudra une véritable révolution culturelle de l’aide internationale et aussi des mentalités et des comportements, poursuit l’auteur qui dresse un tableau sans concession des obstacles et des paradoxes de la pandémie. Certes, des progrès ont été accomplis depuis 20 ans, mais il est grand temps de passer à la vitesse supérieure, de renforcer la prévention et en finir avec les négociations sur les brevets ; l’enjeu est de limiter l’impact de ce fléau moderne sur les générations à venir.

Autre « arme de destruction massive » des populations, le paludisme – un fléau, certes ancien mais qui reste encore aujourd’hui l’une des principales causes de mortalité sur le continent noir. Selon l’OMS, la situation a empiré avec plus d’un million de morts en 2003. Des moyens de lutte existent – moustiquaires imprégnées, médicaments – et on peut raisonnablement espérer, écrivent Christophe Rogier, Bruno Pradines et Thierry Fusaï, la mise au point d’un vaccin utilisable à moyen ou long terme. La lutte contre le paludisme a besoin d’une véritable politique, à la fois contre les moustiques (stratégie) et les infections (médicaments) qui se confond avec la politique de développement et dont l’objectif ambitieux est de réduire de moitié le nombre de morts d’ici 2010.

Dans le cadre de cette politique sanitaire, les villes représentent des territoires particuliers et doivent faire l’objet d’une priorité particulière ; 50 % de la population sera urbaine d’ici 2025 . Les conséquences sur le développement humain sont mal connues, mais ce qui est sûr, pronostiquent Florence Fournet et Gérard Salem, c’est que cette nouvelle urbanisation va entraîner une demande de soins différents et faire de la ville une priorité sanitaire absolue.

Il y a 10 ans, l’OMS tirait la sonnette d’alarme à propos de la maladie du sommeil – la trypanosomiase – que l’on croyait éradiquée. Cette « maladie négligée » redémarrait un peu partout, devenant un véritable problème de santé publique. Aujourd’hui, la maladie est contrôlée dans de nombreux foyers mais Francis J. Louis et le Père P. Simarro rappellent qu’il est trop tôt pour crier victoire. Les acquis obtenus sont fragiles et la maladie fait encore des milliers de victimes chaque année. La lutte doit continuer avec des programmes adaptés à la situation de chaque pays.

En Afrique, la majorité de la population croit en l’existence d’êtres invisibles qui influencent la vie de l’homme et en particulier sa santé : les cancers, les démons, les esprits et bien sûr le bon Dieu ! Tous sont omniprésents dans le contexte africain. Les églises chrétiennes jouent un rôle important dans la construction des hôpitaux et aujourd’hui, les mouvements pentecôtistes et charismatiques notamment, sont fortement ancrés dans la société. Le malade a ainsi un choix de stratégies étendues – hôpital, tradipraticien, prière, rites – pour combattre la maladie. Ces ressources spirituelles, remarque Bernard Joinet, incitent à réfléchir sur les pratiques africaines qui mêlent souvent, de façon intime, la religion et la santé.

Parmi les acteurs de santé, les premières dames jouent un rôle non négligeable, notamment dans la lutte contre le sida. Leur activité caritative humanitaire, apparemment apolitique, qu’il s’agisse de prévention ou d’assistance par le biais de fondations, est parfois converti en capital politique au profit de leurs maris–chef d’État ; Hilaire de Prince Pokam explique que, d’une part, les premières dames sont devenues les courroies de transmission entre la population et l’autorité et, d’autre part, la santé prend une dimension politique qui, en s’abritant derrière la misère humaine, tend à camoufler les enjeux de politique interne liés à leur action.

Jérôme Dumoulin, dans son article, se demande si les politiques de santé des pays du Sud ne dépendent pas complètement des pays du Nord, et si de ce fait, elles ne sont pas menées dans l’intérêt dominant de ces derniers.

Peut-on fin 2005 (35 des 42 millions de séropositifs vivent en Afrique) s’opposer au droit d’accès aux traitements disponibles au nom d’une stricte logique juridique et financière ? Cette question pose le problème de l’accès aux médicaments essentiels, des débats sur la propriété intellectuelle des brevets, c’est-à-dire l’accès à l’innovation médicale perçue comme un élément clé du développement. Dans son étude, Patrice Trouiller analyse la confrontation persistante brevet/éthique et pose le transfert de technologie comme le paradigme du développement.

Entre conflit et consensus, les politiques de santé revêtent de plus en plus une dimension internationale. Dans une organisation comme l’OMS, lorsqu’ un consensus se dégage, cela est loin de suffire pour que les pays impliqués appliquent les politiques recommandées. En effet, dans chaque pays, le nouveau consensus remet en cause beaucoup de choses : intérêts particuliers (par exemple, des professionnels de la santé), valeur sociale (image du corps et des pratiques légitimes…). De la même façon, les changements de politique sanitaire sont difficiles, particulièrement en absence d’alternance ou de changement politique important.

Notons enfin que le rôle de la société civile, par le biais des associations et des fondations, qui est de plus en plus invitée par les pouvoirs publics a participer à des réflexions visant à élaborer des politiques de santé. Malheureusement, elle manque souvent de moyens financiers et de logistique adaptée.

Enfants dans un dispensaire en Ouganda

Enfants dans un dispensaire en Ouganda
Photo sous licence CC BY NC SA de l’Amref France

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