Vers de nouvelles solidarités

Vers de nouvelles solidarités
Vers de nouvelles solidarités

Dès le début de ce 21ème siècle, le continent africain a affiché de solides ambitions ; l’Union Africaine (UA) est née avec une nouvelle génération d’hommes et des objectifs ambitieux pour le Millénaire (Nepad, réduction de la pauvreté de moitié d’ici 2015…) ; et pourtant, jamais le fossé qui sépare les pays industrialisés des pays en développement n’a été aussi grand. Le Nord est plus riche, le Sud est plus pauvre et peut-être pire encore, les écarts ne cessent de se creuser dans tous les domaines, au détriment du Sud. Les chiffres concernant la santé, fournis par les différents organismes de l’ONU, sont alarmants et moralement inacceptables.

Le taux de mortalité infantile est de 4/1000 en Europe, 33 en Afrique ; le nombre d’habitants par médecins de 350 en Europe contre 10 à 100 000 en Afrique et l’espérance de vie de 70-80 ans contre 40-50 ans.

Ces énormes disparités se retrouvent à l’intérieur même des pays en développement. Les choix budgétaires et les politiques de santé qui en découlent présentent des anomalies qu’on s’explique mal. Ainsi les ¾ des budgets de santé vont aux hôpitaux alors qu’ils ne sont fréquentés que par 10 à 30% de la population. Ces mêmes budgets sont souvent bien moins importants que ceux de la défense et on constate de nombreuses « pertes en ligne ».

Ce constat terrible exprime une autre préoccupation. La politique de santé n’est pas exclusivement interne aux états mais concerne l’ensemble du village planète. L’humanité a accéléré sa marche dans la mondialisation ; des échanges plus nombreux, des migrations plus denses ont montré que, face à des fléaux comme le sida, les barrages sanitaires avaient peu d’efficacité. C’est pourquoi il est nécessaire d’inventer de nouvelles solidarités où chacun répond du tout, répond pour les uns et les autres en ayant conscience de bâtir une communauté d’intérêts ; la santé s’impose comme un bien commun, une solidarité accrue doit lui répondre.

Dans nos pays, le sida a transformé la manière de traiter et de suivre les malades ainsi que les rapports entre soignés et soignants. Cela est l’occasion de transformer nos rapports entre pays riches et pays pauvres, entre pays en développement et pays développés. Or, pour soigner le sida, 95% des médicaments sont utilisés dans les pays du nord, alors que 90% des malades survivent ou meurent dans les pays du sud.

A ce jour, des efforts financiers notables ont été faits, même s’ils demeurent insuffisants. L’industrie pharmaceutique propose, grâce à la concurrence des « génériques », des traitements à un prix abordable. Grâce au « Fond Global », à la Banque mondiale, aux ONG et aux fondations, de nombreux pays africains ont la possibilité d’utiliser des sommes importantes pour traiter leurs malades du sida. Le paradoxe est qu’ils n’arrivent pas toujours à consommer ces sommes (15% des sommes disponibles au fond mondial sont décaissées). Pourquoi ? Les faibles structures de soins sont endommagées par des années de mauvaise gestion, de politiques d’ajustement structurel mal conduites et de détournements de fonds. Aux mauvaises habitudes des responsables de la santé, il faut ajouter le manque des compétences de gestion pour utiliser les sommes disponibles selon les normes de transparence et d’efficacité internationalement reconnues.

Les contre pouvoirs de la « société civile » pour changer les mentalités sont faibles.

Alors comment changer les relations entre partenaires pour établir plus d’efficacité ?

Les années de coopération entre la France et les pays africains se sont soldées par des résultats très mitigés. Certes, les bonnes volontés étaient présentes, les moyens ont été mis en œuvre et les évaluations ont indiqué les voies à suivre. Mais le transfert de notre expérience et notre expertise – ce qui a été fait depuis les indépendances -, ne suffit plus. Il faut chercher les valeurs propres des PED, les transformer en action positive, en particulier pour le traitement et la prévention de l’infection par le VIH. Et puis il faut innover sur place, pour adapter les rigueurs d’un traitement long et contraignant. Ces innovations pourront retourner ensuite vers le nord comme ce fut le cas depuis 40 ans pour le traitement court de la tuberculose, les associations vaccinales, les médicaments essentiels et les génériques.

« Il faut s’opposer avec force à l’idée que chercher une voie africaine à l’éducation serait donner un enseignement au rabais » ; cette déclaration de Joseph Ki Zerbo ( « Eduquer ou périr » Editions UNICEF, UNESCO, L’Harmattan. 1990 ) en 1990 doit s’appliquer aussi à la santé. Il ne s’agit pas de faire une santé à deux vitesses mais au contraire rentabiliser des moyens limités dans la prévention et les soins.

La recherche d’un partenariat plus efficace entre le Nord et le Sud doit surmonter plusieurs obstacles.

En premier lieu, il convient de ne pas reproduire des modèles marqués par une culture différente. Ainsi, les experts du nord ont l’habitude de ne pas compter les moyens nécessaires à la santé. Pour résoudre un problème de santé en Europe, il était possible jusqu’à présent, d’augmenter les dépenses, quasiment sans compter,.

Ce n’est pas le cas dans les PED, si un chapitre budgétaire augmente, c’est aux dépens d’un autre et c’est la lutte contre une autre maladie qui en souffrira.

L’exemple de la maladie de Kreuzfeld-Jakob a montré qu’en France, il était possible de dépenser 11 milliards de francs pour éviter un ou deux cas humains par an, sans que cela ne suscite de débats sauf chez quelques soignants de terrain qui auraient aimé avoir des miettes pour lutter contre l’alcoolisme, premier problème de santé publique en France. En Afrique, si les budgets extérieurs contre le sida sont en principe tous additionnels, leur utilisation demande des moyens humains et structurels supplémentaires. Au total, il faut faire de vrais choix, c’est-à-dire éliminer d’un côté pour augmenter de l’autre.

Un deuxième obstacle est de définir les réels besoins des populations et des soignants.

De nombreuses missions d’experts ont sillonné le continent pour recenser les besoins, mais le résultat global est décevant. En fait, connaître les besoins et capacités des personnes concernées par une action est l’étape la plus difficile et la plus longue d’un projet. L’expérience des nombreux programmes de développement et d’animation en milieu rural a montré que cette étape pouvait durer plusieurs mois mais était déterminante du succès ultérieur.

Or, le domaine médical est confronté à un handicap particulier ; de nombreux soignants africains ayant été formés en France et la tradition africaine vouant un très grand respect aux maîtres et aux anciens, il est difficile de savoir quels sont les vrais besoins. L’élève a toujours tendance à proposer ce qui peut plaire au maître.

Par exemple, l’inefficacité des traitements actuels contre le paludisme est très souvent attribuée aux résistances ; or, ce phénomène cliniquement prouvé chez les expatriés ne l’est pas chez les africains. Les médecins locaux, dans leur grande majorité, ne s’élèvent pas contre ce concept répandu .

Par ailleurs, aucun médecin n’a appris comment améliorer le suivi et l’observance d’un traitement, véritable problème de l’inefficacité des thérapeutiques.

Les ravages du sida rendent plus urgents la mise en place de véritables moyens de prévention contrôlables par les femmes et de médicaments « plus efficaces ». En revanche, parler de vaccin n’est pas sérieux. C’est même immoral de faire rêver à un vaccin hypothétique, dont l’éventualité est reportée à 10 ans tous les ans et qui ne sera sûrement pas une solution miracle (qui, quand, comment vacciner ?).

Il est indispensable aujourd’hui de renforcer les capacités de ces pays à traiter les personnes atteintes en s’appuyant sur des partenariats qui permettent d’articuler la prise en charge autour de l’hôpital et des réseaux sociaux dans une perspective de durée C’est le sens de l’initiative ESTHER ( Ensemble pour une Solidarité Thérapeutique Hospitalière En Réseau) qui a pour objectif de favoriser l’accès aux soins des personnes vivant avec le VIH/SIDA dans les pays en développement. Faire vivre ce partenariat est un pari difficile, mais de plus en plus nombreux sont les praticiens européens qui se mettent à l’écoute de leurs confrères africains et qui cherchent des solutions innovantes pour contourner les difficultés rencontrées.

L’objectif est de multiplier par 10 le nombre de malades traités tout en gardant la qualité des soins au moins pour préserver l’efficacité des médicaments actuels. Pour cela il faut impliquer l’ensemble du système de santé jusqu’aux villages et quartiers reculés et inventer des stratégies de suivi et prise en charge, des examens cliniques et de laboratoire simples, surs et standardisés. L’ensemble de la communauté est impliquée.

  •  Pourquoi les spécialistes que nous formons ne peuvent-ils pas exercer leurs compétences ?
  • Comment articuler la formation en Afrique et en France (alors qu’il devient impossible pour les étudiants d’obtenir des visas) ?
  • Comment former les paramédicaux et les volontaires non soignants ?
  • Quelles compétences donner aux membres des associations ?

Il est vrai que l’innovation fait avancer la lutte mais elle ne sauvera pas le continent noir si elle ne repose pas sur une solidarité qui doit s’affirmer avec respect, sincérité et surtout avec beaucoup de détermination.

Médecin de l'Amref en Ouganda

Médecin en Ouganda
Photo sous licence CC BY NC SA de Amref France

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